Une sensualité nouvelle vague

A l’heure où le short a remplacé la jupe dans le vestiaire des jeunes filles, le parfum sensuel se réinvente. Il conjugue les refrains olfactifs d’antan avec les émotions de maintenant pour renouveler le genre.

Sensualité, soit la recherche ou l’aptitude à goûter le plaisir des sens… Ce que le mot recouvre diverge selon chacun. Certains y voient un câlin dans les bras de l’être aimé, d’autres la caresse maternelle sur le front d’un enfant. Nombre de petites filles gardent en mémoire le baiser de leur mère avant de partir dîner en ville, cheveux laqués, lèvres fardées, silhouette enroulée dans un manteau. Elles se rappellent son parfum: L’Heure Bleue, de Guerlain; Loulou, de Cacharel; Ombre Rose, de Jean-Charles Brosseau; Trésor, de Lancôme… Ces sillages voluptueux descendent d’Ambre Antique, de François Coty, lancé en 1905: «C’était l’archétype du parfum ambré doux, soit un accord de notes vanillées et poudrées comme l’héliotropine et la coumarine issue de la fève tonka, explique Jean Kerléo, ancien parfumeur chez Jean Patou et créateur de l’Osmothèque. La Guerlinade est un exemple parfait de cette douceur. D’ailleurs, on peut toujours sentir ces trésors olfactifs à l’Osmothèque, à Versailles, qui garde les formules disparues.» Il n’est pas anodin que la vanilline s’invite en parangon de cette sensualité, puisque la plante dont cette molécule de synthèse est issue est elle-même très sexuée! Dans l’ouvrage l’Herbier parfumé (éditions Plume de Carotte), le parfumeur Christophe Raynaud affirme que «la gousse provient d’une orchidée à la forme très sexuelle, qui ne dévoile son parfum qu’après fécondation puis maturation». Une symbolique explicite qui inspire les parfumeurs depuis toujours.

LA VANILLE, GRANDE PRÊTRESSE DE LA SENSUALITÉ
Guerlain revisite son parfum oriental mythique et lui offre un cru plus fruité et liquoreux issu du Mexique, pays originel de la vanille, dans Shalimar Ode à la Vanille, tandis qu’Angel Liqueur de Parfum, de Thierry Mugler, nuance d’un fumé sa vanille gourmande, à la façon d’un bon cognac. D’autres jouent l’animalité de la vanille Bourbon, comme Diptyque dans la version eau de parfum d’Eau Duelle, plus concentrée et plus riche grâce à la touche de ciste aux accents de rhum chaud. La gousse animale infuse aussi le lys de Baiser Volé Essence de Parfum, de Cartier, pour une fleur encore plus narcotique. Coco Noir, de Chanel, a aussi parié sur la qualité Bourbon mêlée au santal pour dramatiser son bouquet fleuri. «Depuis quelque temps, les orientaux renouent avec le succès en interprétant une vanille moins alimentaire, plus authentique, et en y ajoutant des résines comme la myrrhe et le benjoin: nous passons du profane au sacré, pile dans l’envie actuelle de spiritualité», dit en souriant Thomas Fontaine, le nouveau parfumeur de Jean Patou. Ainsi, la myrrhe musquée et fumée se mêle au benjoin caramélisé dans Myrrhe Impériale, d’Armani/Privé. L’orientalisme nouvelle vague se fait aussi plus doucereux en soufflant un voile de poudres douces, comme avec la coumarine issue de la fève tonka. Ses effluves amandés poudrés f lirtent avec la rondeur du miel dans Tonka, de Réminiscence, quand elle se contente de caresser une rose épicée dans Vaara, de Penhaligon’s.

L’ÉTONNANT POUVOIR DE LA « PEAU SALE »
Si les baumes et les poudres insufflent ce surcroît de trouble, il reste difficile pour le parfumeur de reproduire la sensualité extrême des notes animales utilisées jusqu’aux années cinquante. «Pris à part, l’ambre gris, le musc ou la civette sentent horriblement fort et mauvais, mais l’art du parfumeur était justement de les rendre indicibles», confirme Jean Kerléo. Certains fronceront le nez, mais ce sont ces notes imitant la présence humaine qui font chavirer les sens. «L’olfaction reste notre sens le plus primitif, rappelle Thomas Fontaine. Nous ne percevons pas ces notes ‘sales’, bien que notre inconscient les reconnaisse et se mette en émoi. De même que le cerveau n’analyse pas l’animalité du jasmin qui pourtant est bourré d’indole, à l’odeur d’excrément.» Alors, depuis la raréfaction voire l’interdiction de ces révélateurs de sensualité, la parfumerie n’a cessé de chercher des substituts. Pour ressusciter le sillage langoureux (symbole de corps dénudé) de Chaldée, de Jean Patou, Thomas Fontaine a accentué la facette fauve du narcisse avec une touche de miel, pur produit animal s’il en est. La nature est aussi très facétieuse pour imiter l’homme, à l’image du costus, une fleurette ordinaire mais dont les racines exhalent le cuir chevelu un peu cracra (la taie d’oreiller au matin, vous voyez?). Ou encore le cumin, aux accents de sueur, qui, bien dosé, sert d’allumette à un sillage voluptueux. Comme l’effet lascif qu’il apporte au duo rosepatchouli dans Lumière Noire, de Maison Francis Kurkdjian.

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